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De la fiction à l’action
Le futur n’est pas à inventer de toutes pièces. Il est déjà là, en fragments. Encore faut-il pouvoir les lire.

L’été dernier, pendant mes vacances, j’ai commencé à travailler sur la version 2 du Capteur de possibles. Les retours des premiers utilisateurs étaient clairs : une idée ne devient pas actionnable parce qu’elle est séduisante. Il faut pouvoir comprendre sur quoi elle s’appuie, ce qu’elle déplace et avec quoi elle peut tenir.
À ce moment-là, mon neveu me raconte qu’il a acheté trois chèvres plutôt qu’un tracteur-tondeuse. Elles entretiennent son terrain. Mais elles font aussi autre chose : ses filles les observent, les nomment, s’y attachent. À une fonction technique, tondre, s’ajoute une relation.
Cette histoire pourrait sembler anecdotique. Elle m’a pourtant arrêté. Car je vois partout émerger des initiatives locales ou personnelles de ce type : des manières de faire qui répondent à un problème concret, mais qui restent souvent à l’état d’exception, de curiosité ou de bonne idée isolée.
Des fragments déjà là
Je pense aux corridors écologiques qui permettent aux écureuils, et plus largement à d’autres espèces, de franchir les ruptures créées par les routes et les villes. Je pense aux hectares brûlés chaque été, aux habitats détruits, aux animaux qui disparaissent avec eux et aux espèces dont les conditions d’existence se dégradent sans toujours apparaître dans nos tableaux de bord.
Nous savons voir les dégâts lorsqu’ils sont déjà là. Nous voyons plus difficilement les relations qui les produisent : une infrastructure, un usage du sol, une organisation économique, une décision prise ailleurs, puis une série de conséquences qui semblent n’avoir aucun rapport entre elles.
Les précédents ne manquent pas. Ce qui nous manque est la capacité de comprendre comment faire tenir ces fragments ensemble.
C’est ce que j’ai voulu éprouver avec le cas des chèvres. Non pas pour démontrer que trois chèvres remplaceraient partout une tondeuse, mais pour voir ce que cette hypothèse rendait visible.
Ce que le Capteur révèle
En utilisant ce cas, le Capteur de possibles a ouvert des pistes et fait apparaître des précédents que je n’aurais pas cherchés spontanément. Il ne s’est plus agi seulement d’entretenir un terrain autrement. La question est devenue : comment une décision prend-elle en compte ce qui est vivant, ce qui n’a pas de voix directe, ce qui dépend de nous sans pouvoir siéger autour de la table ?
Le Pays de Galles offre un premier précédent. Depuis le Well-being of Future Generations Act de 2015, les organismes publics gallois doivent intégrer une pensée de long terme dans leurs décisions et poursuivre des objectifs de bien-être social, culturel, environnemental et économique. Le texte crée aussi la fonction indépendante de Commissaire aux générations futures.
Son rôle est de promouvoir le développement durable, d’encourager les organismes publics à considérer les effets de long terme de leurs décisions, de suivre leurs objectifs et de formuler des recommandations. Il peut mener des revues formelles et aider les institutions à améliorer leur manière d’agir, sans pour autant annuler une décision déjà prise.
En Nouvelle-Zélande, le fleuve Whanganui est devenu une personne juridique en 2017. Cette reconnaissance ne signifie pas que le fleuve « parle » au sens littéral : elle lui donne une existence juridique propre et organise sa représentation. Deux gardiens (l’un nommé par les iwi maoris, l’autre par la Couronne) forment Te Pou Tupua, sa voix humaine dans les affaires administratives et légales.
Le Pays de Galles donne une place institutionnelle aux générations à venir. La Nouvelle-Zélande donne une représentation juridique à un fleuve. Ces expériences ne sont pas des modèles à importer tels quels. Elles montrent cependant que l’on peut institutionnaliser des intérêts absents de la décision immédiate.
C’est ce « et si » que la démo joue de bout en bout : des institutions publiques qui feraient représenter la faune, la flore et les écosystèmes dans leurs décisions. Voir la partie.
Institutionnaliser dans tous les sens
C’est ici que l’idée devient importante : il faut institutionnaliser dans tous les sens du terme.
Institutionnaliser, ce n’est pas seulement créer une loi, un poste ou une procédure. C’est rendre une question suffisamment durable pour qu’elle ne dépende pas uniquement de la bonne volonté d’une personne, d’une équipe ou d’un moment politique. C’est lui donner des règles, des responsabilités, des moyens, des espaces de discussion et une capacité à peser dans les décisions.
Mais institutionnaliser, c’est aussi accepter que nos institutions représentent davantage que les intérêts déjà présents autour de la table. Les générations futures, les écosystèmes, les rivières, les espèces et les interdépendances territoriales n’ont pas le même statut qu’une entreprise, un électeur ou un budget. Pourtant, ils subissent les décisions et conditionnent leur viabilité.
Le cas des chèvres devient alors moins anecdotique. Il ne pose pas seulement la question de l’entretien d’un terrain. Il oblige à regarder les relations entre le sol, l’animal, les habitants, les pratiques de travail, les règles sanitaires, les coûts, les usages et les formes d’attention que nous voulons créer.
La Grèce comme contrepoint
Pendant que je terminais la version 2 du Capteur, un reportage sur la Grèce a déplacé cette réflexion. Face à la sécheresse et à la pression sur l’approvisionnement d’Athènes, les autorités ont envisagé de détourner partiellement deux cours d’eau d’Évrytanie (les fleuves Krikeliotis et Karpenisiotis) vers le réservoir d’Evinos qui alimente l’Attique.
Dans le même temps, réduire les fuites d’un réseau vieillissant permettrait d’économiser environ 58 millions de mètres cubes d’eau par an, la consommation annuelle d’une ville de 600 000 habitants, selon le vice-ministre grec cité par Ta Nea (article en grec).
Il ne s’agit pas d’opposer une urgence concrète à une position de principe. Athènes doit faire face à un risque réel de pénurie. Mais le contraste mérite d’être regardé : d’un côté, on déplace l’eau et les conséquences écologiques vers d’autres territoires ; de l’autre, une partie de l’eau est déjà perdue par un réseau dégradé.
C’est là que le lien avec le Whanganui devient utile. Si les cours d’eau concernés avaient une représentation dans la décision, quelles questions poseraient leurs représentants ? Que dirait-on de leur débit, de leurs écosystèmes, des villages qui en dépendent, des effets cumulés du prélèvement et de ce qu’il faudrait restaurer plutôt que détourner ?
La question n’est pas seulement : « Comment alimenter Athènes ? » Elle devient : « Que devons-nous transformer pour que l’alimentation en eau d’Athènes ne repose pas durablement sur l’affaiblissement d’autres écosystèmes ? »
La fiction comme outil de lecture
C’est à cet endroit que la fiction devient utile. Elle ne remplace ni les données, ni les calculs, ni l’enquête. Elle permet de donner une forme temporaire à ce qui reste dispersé.
On attend d’une décision qui engage une organisation qu’elle soit solide et mesurée, qu’elle s’appuie sur des analyses et des faits. On s’attend moins à ce qu’une fiction contribue à la préparer. Pourtant, raconter une situation qui n’existe pas encore peut aider à comprendre ce qu’elle demanderait pour exister.
George Orwell n’a pas inventé la dictature. John Brunner n’a pas inventé la pollution. Ils ont pris des phénomènes déjà visibles et les ont poussés suffisamment loin pour en révéler la nature, avant qu’elle ne devienne impossible à ignorer.
Dans 1984, le sujet n’est pas seulement le pouvoir autoritaire. C’est aussi une langue qui réduit, mot après mot, la possibilité de penser autrement. Dans Le Troupeau aveugle, la catastrophe ne tombe pas du ciel : elle naît de crises écologiques, sanitaires, économiques et politiques qui finissent par se contaminer.
Darko Suvin appelle novum l’élément nouveau qui transforme le monde d’un récit et nous permet de voir autrement le nôtre. La fiction ne fuit pas le réel. Elle peut en rendre visibles les relations, les dépendances et les conséquences que nous avons pris l’habitude de regarder séparément.
Partir d’un « et si »
Le Capteur de possibles commence donc par un « et si ».
Et si trois chèvres entretenaient les talus d’une commune ? À cette étape, nous n’avons pas une solution. Nous avons une hypothèse à éprouver. Quels terrains seraient concernés ? Qui s’occuperait des animaux ? Comment les déplacer ? Que se passerait-il en cas de sécheresse, de maladie, d’absence ou d’accident ?
Cette fiction pourrait prendre la forme d’un planning, d’une convention entre une commune et un éleveur, d’une fiche de poste ou d’une réunion entre les services concernés. Ces objets imaginaires ne remplacent pas le réel : ils le préparent. Ils rendent visibles les responsabilités, les besoins, les conflits et les angles morts.
L’idée isolée devient alors une question de système. Les chèvres cessent d’être une image sympathique. Elles deviennent une manière de demander : quelles activités remplacent-elles vraiment ? Quel travail nouveau créent-elles ? Pour qui ? Avec quelles contraintes ? Et que changent-elles dans notre manière de considérer le vivant ?
Revenir à la mesure
Passer par la fiction ne veut pas dire décider à partir d’une histoire. Le risque existe : construire un récit cohérent, séduisant, et finir par le prendre pour une démonstration.
C’est pourquoi la fiction, dans Novum, revient à la mesure. L’ancrage cherche sur quoi une hypothèse peut déjà s’appuyer : des pratiques existantes, des précédents, des ressources, des acteurs ou des mécanismes identifiables. Il cherche aussi les écarts entre ce qui existe et ce qu’il faudrait construire.
La propagation examine ce qui se passerait si l’idée se diffusait. Que faudrait-il reproduire ou adapter ? Quelles infrastructures seraient nécessaires ? Quelles dépendances cette diffusion créerait-elle ? Ce qui fonctionne à petite échelle resterait-il juste, souhaitable et viable ailleurs ?
Ces dimensions ne sont pas une preuve de faisabilité. Elles organisent l’enquête. Elles permettent de distinguer ce qui est documenté de ce qui reste supposé, ce qui peut être tenté de ce qui doit être transformé, et ce qui mérite d’être abandonné.
La fiction ouvre. La mesure éprouve.
Ce que la version 3 cherche
En travaillant sur la version 3, une conviction s’est précisée : beaucoup de pistes existent déjà. Des personnes, des collectifs, des communes et des institutions essaient de déplacer les règles du jeu, ici et ailleurs.
Ils n’ont pas toujours la capacité financière, la visibilité ou la puissance de déploiement des grandes entreprises. Leur problème n’est pas nécessairement un manque d’idées. C’est souvent un manque de liaisons : avec des précédents comparables, des ressources complémentaires, des institutions capables de les soutenir et des récits qui rendent leur portée compréhensible.
Tout ne peut pas être lié de manière simple. Mais nous avons besoin de recréer les liaisons pertinentes : entre une initiative locale et les systèmes qu’elle interroge ; entre les intérêts présents et ceux qui ne peuvent pas se défendre seuls ; entre une urgence visible et ses causes moins visibles.
C’est cette possibilité de lecture que je veux défendre avec le Capteur de possibles. Il ne prétend pas prédire le futur ni choisir une option dominante. Il aide à rendre une hypothèse lisible, à retrouver ce qui existe déjà, à voir ce qu’elle déplace et à organiser une discussion plus juste sur ce qu’il faudrait faire.
Distinguer l’impossible de l’illisible
La prochaine fois qu’une idée sera déclarée « pas réaliste », essayez donc de poser cette simple question : qu’est-ce qui, précisément, ne tient pas ?
La réponse peut révéler une impossibilité réelle, un risque sérieux, une conséquence indésirable ou une dépendance inacceptable. Mais elle peut aussi montrer que nous ne voyons pas encore comment les éléments pourraient s’articuler.
Dans ce dernier cas, il ne s’agit pas de défendre une idée à tout prix. Il faut lui donner un récit assez précis pour rendre ses conditions discutables, puis confronter ce récit au réel.
Le futur n’est pas à inventer de toutes pièces. Il est déjà là, en fragments. Encore faut-il pouvoir les lire.
Les précédents de la partie
Dans la partie de démonstration, le Capteur a ouvert sept pistes autour de ce « et si ». Voici les précédents gardés et vérifiés en ligne, piste par piste. Ce ne sont pas des preuves que l’idée marchera : ce sont des fragments déjà là, sur lesquels elle peut s’appuyer.
Délégués institutionnels du vivant (la carte principale)
- Te Awa Tupua, la personnalité juridique du fleuve Whanganui, Nouvelle-Zélande, 2017
- Les droits de la nature dans la Constitution équatorienne, Équateur, 2008
- Le Parlement de Loire, France, démarche lancée en 2019
Assemblée citoyenne du vivant
- Le comité de représentants de la tutelle du Mar Menor, Espagne, loi de 2022, installé en 2025
- Le Parlement de la jeunesse du Pays de Galles, Pays de Galles, depuis 2018
Statut légal du vivant non humain
- La loi sur les droits de la Terre Mère, Bolivie, 2010
Fonds écorisques mutualisé
- Le Fonds MAIF pour le vivant, France, depuis 2023
Ateliers pédagogiques de terrain
- Les classes rivière, France, notamment en Bretagne
Réseau international de laboratoires vivants
- Le réseau de recherche écologique de long terme (LTER), États-Unis, depuis 1980
- Le réseau des Zones Ateliers du CNRS, France, depuis les années 1990
- L’Alliance mondiale pour les droits de la nature, international, depuis 2010
La liste complète, avec les précédents écartés et la raison de chaque choix, se trouve dans la démo.

