Entre prospective et systémie

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La lettre n° 1 · · 6 min de lecture

C’est la relation qui fait l’élément

Des machines parlent du goût d’une pomme qu’elles n’ont jamais vue. Et si le sens n’était ni dans le mot ni dans la chose, mais entre les mots ?

Le signe qui change tout

Depuis trois ans, des machines écrivent.
Elles recherchent, organisent, analysent, résument, répondent, argumentent. Elles produisent un texte qui sonne souvent juste, trop séduisant. On repart impressionné par ce beau récit avant de s’arrêter pour se rendre compte, quand on a de la chance, que ça ne tient pas debout…

Certains se demandent ce qu’elles comprennent.
C’est une bonne question. Mais elle en cache une autre, plus ancienne et peut-être plus dérangeante.

Ces modèles n’ont jamais vu une pomme.
Ils ne l’ont jamais goûtée, touchée ni croquée. Ils n’ont jamais été tentés d’y mordre par une journée un peu trop froide. Ils ne l’ont jamais observée, avec gravité, tomber d’un arbre.
Et pourtant, ils nous parlent de son goût assez bien pour nous laisser perplexes.

Si un mot peut prendre sens sans jamais toucher la chose qu’il représente, alors le sens n’est peut-être pas là où nous le cherchions.
Il n’est pas dans le mot. Il n’est pas dans la chose. Il est entre les mots ;-)
Cette idée n’est pas née dans un laboratoire d’intelligence artificielle. Elle a plus d’un siècle.

Il suffirait d’un signe est la lettre de Novum.

Novum part d’une idée simple : projeter un « et si » dans le réel, pour voir ce qu’il déplace.

Je suis Denis Giraudon, designer de service passionné par la systémique et la design fiction.
Tous les mois, je prends une idée de la carte et je la suis jusqu’à un de ses signes : ce qu’elle nous apprend à lire, à mettre en doute ou à déplacer.
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Ce que dit le signe

En 1916 paraît à Lausanne et à Paris le Cours de linguistique générale de Ferdinand de Saussure.
Saussure est mort trois ans plus tôt. Il n’a pas écrit ce livre.
Deux de ses collègues, Charles Bally et Albert Sechehaye, l’ont reconstitué à partir de notes de cours, avec la collaboration d’Albert Riedlinger.

Saussure décrit le signe comme l’union de deux faces : un signifiant, l’image acoustique, et un signifié, le concept.
Leur lien est arbitraire : rien dans le son « arbre » n’appelle l’idée d’arbre. Une autre langue dit tree, Baum, árbol.

Le signe selon Saussure : une ellipse coupée en deux par un trait horizontal. En haut, le signifié, l’idée d’arbre ; en bas, le signifiant, l’image acoustique « arbre ». Deux flèches, à gauche et à droite, relient les deux faces. l’idée d’arbre « arbre » SIGNIFIÉ SIGNIFIANT
Les deux faces du signe, d’après le Cours de linguistique générale (1916). Redessiné pour Novum.

Mais l’arbitraire ne dit pas tout. Un signe tire aussi sa valeur de sa position dans un ensemble. De ce qui le distingue des autres.

Saussure distingue donc les deux faces du signe. Prises séparément, elles sont différentielles ; leur réunion constitue pourtant un fait positif. La relation ne fait pas disparaître le signe. Elle permet de le distinguer.

Le professeur prend l’image du jeu d’échecs pour expliquer son propos.
Un cavalier n’est pas défini par sa matière ou sa forme. Perdu, il peut être remplacé par n’importe quel objet, pourvu qu’on lui attribue la même valeur. Ce qui compte, c’est sa place et ses mouvements possibles par rapport aux autres pièces.
Change une règle, et les rapports entre les pièces peuvent changer. Pas seulement les possibilités de celle que la règle concerne.
Chez Saussure, la langue est déjà une pensée du système.
L’élément ne précède pas la relation. C’est la relation qui fait l’élément.

L’entre-espace

« Tu restes manger ? »

L’invitation semble annoncer de la nourriture. Elle propose aussi une place.

En 1972, l’anthropologue Mary Douglas publie Deciphering a Meal. Déchiffrer un repas. Son point de départ : si la nourriture fonctionne comme un code, quel message transmet-elle ?

Chercher ce que symbolise chacun des aliments n’est pas suffisant. Il faut regarder leur organisation. Ce qui va ensemble. Ce qui vient avant, après. Ce qui manque pour que l’on s’approprie le type de repas.

Dans sa propre famille, Douglas propose un soir de servir une soupe, puis un dessert. Ses proches résistent : un commencement et une fin, mais sans milieu de repas ! La quantité pourrait suffire à nourrir, mais cela ne suffit pas à faire un repas.

Quelque chose a fait règle, sans qu’il ait fallu l’écrire.

Douglas en dégage une structure : un élément principal, accentué, accompagné d’éléments secondaires. Cette organisation se retrouve à plusieurs échelles. Le repas ordinaire, celui du dimanche et celui des fêtes ne sont pas indépendants : ils reprennent et développent des rapports reconnaissables. Chaque repas prend aussi sa place parmi les autres.

Nous retrouvons Saussure, mais ailleurs. L’élément ne porte pas seul sa valeur. Il la prend dans des différences, des relations, un ordre.

Douglas pousse toutefois la lecture vers une autre question : que fait cet ordre entre les personnes ?

Dans le milieu qu’elle étudie, on peut partager une boisson avec des personnes que l’on ne reçoit pas à dîner. Le repas engage un autre degré d’intimité. Les distinctions alimentaires donnent ainsi forme à des distinctions sociales : proximité, distance, hiérarchie, inclusion, exclusion.

La frontière ne passe pas seulement entre le salé et le sucré. Elle passe aussi entre ceux que l’on reçoit et ceux que l’on tient à distance.

Son étude se concentre alors sur les distinctions du repas où s’articulent des relations sociales observables. Elle met en lumière que la table n’illustre plus un simple ordre établi. Elle est un endroit où cet ordre se manifeste et se rejoue.

Ce que nous partageons en mangeant ensemble contribue à dessiner ce « nous ».

~~oO~~

La valeur reste relationnelle.
Un signe ne vaut que par ce qu’il n’est pas.

À la prochaine lettre : la Gestalt, ou pourquoi nous voyons une forme avant de voir ses parties.

Il suffirait d’un signe est la lettre de Novum. Pour explorer les idées dont elle part : la carte de l’écosystémie.
Ce texte est écrit avec l’IA. Lire mon retour d’expérience : REX de design fiction avec IA.

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Publié sur Novum le 28 octobre 2026.

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