Entre prospective et systémie

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Idées · · 9 min de lecture

Du signal faible au novum

Trois lamas à lunettes, en blouses bleue, jaune et violette, devant un mur de dessins ; une flamme jaillit de la tête de celui du milieu.

Un scan de signaux faibles ne consiste pas à collecter le plus grand nombre possible de tendances émergentes. Il ne s’agit pas non plus de repérer la prochaine technologie miracle, la prochaine catastrophe annoncée ou le prochain récit qui s’imposera partout. Un signal faible est souvent local, partiel et ambigu. Il peut apparaître dans une recherche, une décision publique, une expérimentation, une publication, une pratique professionnelle ou une initiative de territoire. Sa valeur ne réside pas seulement dans son caractère nouveau.

Un signal devient intéressant lorsqu’il peut être relié à d’autres faits, interprété dans un contexte et mis en tension avec une situation réelle. Il ne suffit pas qu’il soit surprenant. Il faut encore comprendre ce qu’il déplace, ce qu’il rend possible, ce qu’il fragilise et les responsabilités qu’il redistribue. C’est là que la notion de novum m’intéresse.

Quand un écart devient un autre système

Le novum est la « chose nouvelle » dans un narratif validé par la logique. Il ne désigne pas une promesse vague, une tendance à commenter ou une innovation à célébrer. Il désigne une transformation suffisamment cohérente avec le réel pour pouvoir être pensée, mais suffisamment décalée pour révéler qu’un autre système pourrait émerger. Le novum n’est pas nécessairement une rupture venue de nulle part. Il est souvent un écart. Un élément déjà présent dans le réel est amplifié. Un curseur est poussé. Une logique existante est étendue hors de son périmètre habituel. Le changement ne se joue alors pas seulement dans l’apparition d’une nouvelle solution : il se joue dans le moment où cette solution transforme les règles, les relations, les droits, les responsabilités ou les valeurs qui organisent un système.

Un modèle d’IA peut assister la prospective. Mais que se passe-t-il s’il commence à sélectionner les futurs qui doivent orienter la décision présente ? Un indice peut évaluer la réparabilité d’un produit. Mais que se passe-t-il lorsque la réparabilité devient un critère pour une organisation, un service public ou une politique ? Une pratique de coordination peut être distribuée. Mais que se passe-t-il lorsqu’une organisation entière n’a plus de centre identifiable ?

C’est à cet endroit que le signal devient novum.

Cinq curseurs, cinq basculements

Les exemples qui suivent sont issus du Déclencheur de novum, un bench que je mène depuis deux ans. Il rassemble des recherches, des publications, des expérimentations, des pratiques organisationnelles, des décisions publiques et des espaces de débat. Ils ne sont pas des prédictions. Ce sont des opérations de projection. Chaque exemple part d’un élément réel, déjà documenté, puis pousse une de ses logiques jusqu’au moment où elle modifie la nature même du système. L’objectif n’est pas de dire que ces futurs vont arriver. Il est de les rendre discutables maintenant, tant que nous pouvons encore agir sur leur direction.

1. L’IA devient stratège

Socle réel : AI in Strategic Foresight (2025)

L’IA est déjà utilisée pour soutenir le travail de prospective : horizon scanning, détection de signaux émergents, analyse et regroupement de tendances, construction de scénarios, simulation de politiques ou modélisation prédictive. Elle augmente la capacité à parcourir des corpus larges, à produire des rapprochements et à explorer davantage d’hypothèses. Mais son intégration pose déjà des questions d’éthique, de gouvernance et d’alignement avec une prospective centrée sur les humains.

Curseur poussé : la délégation de l’anticipation

Le novum apparaît si l’on pousse plus loin cette délégation. L’IA ne se contente plus de fournir des matériaux pour la réflexion : elle évalue les scénarios, hiérarchise les risques, pondère les opportunités et recommande les futurs auxquels une organisation devrait accorder ses ressources.

Et si l’IA ne se contentait plus d’explorer les futurs, mais décidait quels futurs méritent d’orienter le présent ?

Le basculement ne consiste donc pas à imaginer une IA qui prédit parfaitement l’avenir. Il consiste à imaginer une IA qui participe à la définition de ce qui est considéré comme souhaitable, prioritaire ou acceptable.

La tension révélée concerne alors la gouvernance des hypothèses. Qui choisit les données, les indicateurs et les critères de désirabilité ? Quels futurs sont rendus visibles, et lesquels sont écartés parce qu’ils ne rentrent pas dans les catégories disponibles ? Et comment maintenir un espace de débat lorsque la sélection des futurs paraît objectivée par une recommandation algorithmique ?

2. Tout devient réparable

Socle réel : de l’indice de réparabilité à l’indice de durabilité (2025)

Depuis le début de 2025, les téléviseurs et les lave-linges vendus en magasin doivent afficher un indice de durabilité. Cet indice remplace l’indice de réparabilité pour ces deux catégories d’appareils et élargit la manière d’évaluer leur longévité. L’enjeu ne consiste plus uniquement à savoir si un appareil peut être réparé ; il est aussi de rendre visible sa capacité à durer dans le temps. Ce type d’affichage transforme une propriété de conception en information publique. Il permet aux acheteurs de comparer les produits, tout en donnant aux fabricants un signal plus clair sur les critères qui deviennent importants. Les premiers effets sont déjà mesurables : l’ADEME cite une hausse de 12 % de la note moyenne de réparabilité des smartphones entre janvier 2021 et décembre 2022, ainsi que des hausses de 4 % pour les lave-linges hublot et de 9 % pour les téléviseurs. Le mouvement réel est donc déjà engagé : une qualité longtemps laissée à l’appréciation des fabricants devient visible, comparable et susceptible d’influencer la conception, la consommation et la réglementation.

Curseur poussé : l’extension de la réparabilité

Le novum apparaît lorsqu’on pousse ce principe au-delà des objets.

Et si l’indice de réparabilité ne concernait plus seulement les appareils, mais aussi les bâtiments, les services publics, les organisations et les décisions politiques ?

La réparabilité ne serait alors plus une qualité technique réservée aux objets. Elle deviendrait une propriété institutionnelle : la capacité d’un système à rester transformable, réversible et responsable de ses effets. La bascule ici ne consiste pas simplement à ajouter de nouveaux indicateurs. Elle consiste à déplacer le critère d’évaluation. Aujourd’hui, nous jugeons principalement les systèmes selon leur performance : leur vitesse, leur fiabilité, leur rentabilité, leur conformité, leur productivité ou leur capacité de croissance. Dans un système réparable, ces critères ne disparaissent pas, mais ils ne suffisent plus. La question devient également : qu’arrive-t-il lorsque ce système échoue, exclut, détériore, bloque ou produit un dommage ? Peut-il être corrigé sans être entièrement remplacé ? Peut-il rendre compte de ses effets ? Peut-il revenir en arrière ? Peut-il restaurer ce qu’il a abîmé, et laisser aux personnes concernées une prise concrète sur cette réparation ?

3. L’organisation guidée par ses traces

Socle réel : la stigmergie comme coordination indirecte (2019)

La stigmergie désigne une forme de coordination dans laquelle les actions transforment un environnement commun et laissent des traces qui orientent les actions suivantes. Ce mécanisme, souvent expliqué à partir des insectes sociaux, est également étudié comme une piste pour concevoir des organisations plus ouvertes, distribuées et capables d’agir dans des environnements complexes. Dans une organisation humaine, ces traces peuvent prendre de nombreuses formes : une tâche rendue visible, un besoin non résolu, une décision documentée, un prototype, un incident, une contribution, une ressource partagée ou une question laissée ouverte. L’enjeu n’est pas que chacun fasse ce qu’il veut. Il est que l’environnement de travail rende visibles les actions en cours, les priorités émergentes, les dépendances et les possibilités de contribution. Les tâches essentielles ne peuvent pas être abandonnées à la seule émergence ; leur prise en charge doit être explicitement organisée.

Curseur poussé : les traces deviennent l’interface principale de l’organisation

Et si l’environnement de travail devenait l’interface principale de l’organisation : chaque action laissant une trace suffisamment lisible pour orienter, sans ordre central, l’action suivante ?

Les priorités n’attendent plus toujours une instruction descendante pour devenir visibles. Elles apparaissent à partir de l’activité elle-même. Une décision produit ses dépendances. Un incident rend visible une fragilité. Un prototype appelle une critique. Une tâche inachevée devient une invitation à contribuer. L’organisation ne se coordonne plus uniquement par la circulation des consignes ; elle apprend à lire son propre état dans les marques qu’elle produit. Le basculement ne va pas simplement de la hiérarchie vers l’autonomie. Il va de l’organisation comme chaîne de commandement vers l’organisation comme milieu de coordination.

4. Chaque conséquence devient échangeable

Socle réel : la création de bien social devient tokenisable

L’Impact Token Project part d’une ambition explicite : mieux capturer et monétiser la création de bien social. Le projet s’inscrit dans un écosystème déjà riche de méthodes de mesure, d’évaluation et de comparaison de l’impact. Le mouvement est déjà significatif. Une conséquence sociale ou environnementale n’est plus seulement considérée comme un effet secondaire, positif ou négatif, d’une activité économique. Elle peut devenir un élément à documenter, attribuer, rendre visible et relier à une forme de valeur. À ce stade, il ne s’agit pas encore de rendre chaque impact négociable. Il s’agit de rendre la production de bien social suffisamment identifiable pour qu’elle puisse être reconnue, comparée et, dans l’hypothèse portée par le projet, monétisée.

Curseur poussé : la convertibilité de l’impact

Et si chaque conséquence sociale ou environnementale d’une décision produisait automatiquement une unité de valeur échangeable ?

Le novum apparaît lorsque ce principe est étendu au-delà de quelques projets, indicateurs ou dispositifs d’investissement. Une entreprise ne vendrait plus seulement des produits ou des services. Chacune de ses décisions générerait simultanément un portefeuille d’effets convertis en unités de biodiversité, de santé mentale, de cohésion sociale, de confiance, de qualité relationnelle, d’accessibilité ou de sobriété matérielle. Un projet urbain pourrait produire des unités de fraîcheur, de sécurité perçue ou de lien social. Un service numérique pourrait accumuler ou détruire des unités de confiance, d’autonomie ou d’inclusion. Une décision publique pourrait être évaluée non seulement à partir de son coût budgétaire ou de son efficacité, mais aussi à partir de la valeur échangeable de ses conséquences sur les personnes, les territoires et les écosystèmes.

Le basculement consiste à rendre l’impact convertible. Lorsqu’un effet devient une unité attribuable, traçable et échangeable, il cesse d’être seulement une externalité à limiter ou une finalité à poursuivre. Il entre dans un système de calcul, d’incitation, de propriété et de transaction. Il peut être conservé, vendu, acheté, compensé, accumulé ou utilisé pour accéder à d’autres avantages.

5. L’infrastructure devient justiciable

Socle réel : des routes sûres comme droit fondamental (2025, en anglais)

Un jugement de la Bombay High Court, rapporté en 2025, reconnaît le droit à des routes raisonnablement entretenues comme une composante du droit fondamental à la vie, protégé par l’article 21 de la Constitution indienne. L’affaire trouve son origine dans une procédure engagée en 2013 face à l’état dégradé de routes à Mumbai, mais ses implications dépassent l’entretien routier : une infrastructure défaillante peut être comprise comme une atteinte à la sécurité, à la dignité et à l’accès effectif aux services essentiels. Cette entrée déplace la route du registre de la qualité de service vers celui de l’obligation publique. Une voirie dangereuse ne relève plus seulement d’un arbitrage budgétaire, d’un défaut de maintenance ou d’un dysfonctionnement administratif. Elle peut engager une responsabilité de l’État, même lorsque plusieurs acteurs interviennent dans la conception, la construction ou l’entretien de l’infrastructure. La source insiste notamment sur les chaînes de responsabilité, les audits, les mécanismes de signalement par les citoyens, l’entretien dans la durée et la nécessité de rendre les routes plus sûres pour les piétons et les cyclistes.

Curseur poussé : la juridicisation de la qualité d’usage

Et si toute infrastructure dont la défaillance compromet concrètement la sécurité, la dignité ou l’accès aux droits constituait automatiquement une violation de droits fondamentaux ?

Le novum apparaît lorsque cette logique est étendue. Dans cette hypothèse, il ne suffirait plus de dire qu’un service est mal conçu, qu’un bâtiment ne respecte pas l’expérience attendue ou qu’une interface numérique est insuffisamment accessible. La question deviendrait : cette défaillance empêche-t-elle une personne d’exercer effectivement un droit ?

Le basculement ne consiste pas à rendre tous les défauts de conception justiciables. Il consiste à reconnaître que certaines qualités d’usage ne sont pas des options, ni de simples promesses d’expérience. La sécurité, l’accessibilité, la possibilité de se déplacer, d’accéder à une information, de réaliser une démarche essentielle ou de vivre dans des conditions matérielles acceptables peuvent devenir des conditions effectives de la citoyenneté.

Conclusion

Ces cinq exemples n’ont ni la même origine, ni le même degré de concrétisation, ni le même niveau d’impact systémique. Certains de ces mouvements sont déjà engagés dans des dispositifs concrets. D’autres relèvent encore de recherches, de cadres méthodologiques, de projets émergents ou de principes organisationnels expérimentés. Certains produisent des effets localisés ; d’autres peuvent reconfigurer les conditions mêmes dans lesquelles des organisations, des marchés ou des institutions prennent leurs décisions. Ils ne sont donc pas comparables terme à terme.

Mais ils ont un point commun : chacun contient un mouvement de transformation déjà présent dans le réel. Le novum apparaît lorsque l’on ne s’arrête pas au signal observé. Il apparaît lorsqu’on identifie le curseur déjà en mouvement (la délégation, l’extension, la décentralisation, la convertibilité ou la juridicisation) puis qu’on le pousse jusqu’au point où il transforme la nature du système. Le novum n’est donc pas une prédiction.

C’est à ce moment que l’exploration devient utile.

Après avoir identifié la bascule, il devient intéressant d’explorer les tensions qu’elle fait apparaître. Qui gagne une capacité d’action ? Qui perd du pouvoir, de l’autonomie ou de la visibilité ? Qu’est-ce qui devient mesurable, réparable, échangeable ou opposable ? Quelles formes de responsabilité émergent, et lesquelles risquent au contraire de disparaître ? Mais cette étape viendra plus tard.

Dans la prochaine publication, je présenterai les trois premiers outils de Novum : le capteur de possibles, pour repérer et relier les signaux ; le Jeu des possibles, pour les mettre en discussion dans une situation réelle ; et le Manifeste, pour maintenir une direction critique face aux futurs que nous contribuons à produire.

Pour aller plus loin

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Publié d’abord sur LinkedIn le 14 septembre 2026.

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